Le Brésil au premier quart du 21ème siècle : héritages et défis
Paulo Roberto de Almeida, diplomate, professeur
Note sur les élections au Brésil entre le premier et le second tour, pour présentation et débat ; Académie des Sciences d’Outre-Mer, Paris, le 16 octobre, 15-17hs (10-12hs au Brésil).
Présentation de l’intervenant :
Paulo Roberto de Almeida est titulaire d'un doctorat en sciences sociales de l'Université de Bruxelles (1984) et d'une maîtrise en planification économique de l'Université d'Anvers (1977). Diplomate de carrière depuis 1977, il a été professeur à l'Institut Rio Branco et à l'Université de Brasília, et directeur de l'Institut de recherche en relations internationales (IPRI) de la Fondation Alexandre de Gusmão (Funag-Itamaraty) de 2016 à 2019. De 2004 à 2022, il a enseigné l'économie politique dans les programmes de troisième cycle en droit du Centre universitaire de Brasília (Uniceub). Il a publié plusieurs ouvrages sur les relations économiques internationales, la politique étrangère brésilienne et l'histoire diplomatique.
Synthèse de l’exposition :
Arrivé à la dixième élection présidentielle depuis la démocratisation, en 1985, le Brésil est désormais confronté à un changement fondamental dans la structure politique nationale et dans les relations entre les pouvoirs. Ayant vécu sous l’emprise d’un État centralisateur, commandé par un Exécutif très puissant, depuis l’entre guerres jusqu’à la deuxième décennie de ce siècle, tout en étant partagé entre sociaux-démocrates (FHC) et petistes (PT) dans les trois dernières décennies, le système politique vit aujourd’hui sous l’emprise du pouvoir du Congrès sur l’Exécutif, ou plutôt, dominé informellement par les caciques de principaux partis, qui sont centristes ou de droite. Les principaux partis n’ont plus besoin de négocier des montants accrus des ressources publiques, puisqu’ils ont progressivement accaparé les dotations légales qui leur sont attribués – dont deux fonds, des partis et électoral, toujours croissants – ainsi que des montants relativement importants au titre des différentes sortes des « amendements » obligatoires au budget annuel, jusqu’au point qu’ils ne se sentent plus obligés d’appuyer ou de soutenir un candidat aux élections présidentielles : n’importe qui sera élu, les parlementaires se dotent des ressources pour se soutenir indéfiniment.
La société, de son côté, est profondément déçue par l’insécurité quotidienne, la lenteur de l’accroissement des revenus, la corruption politique et le déjà-vu des candidats, dont les discours et les promesses ne rassemblent plus des grandes masses. Il y a un épuisement de l’espoir de véritables changements, comme il y eu dans la fin des années 1950 – coupe du monde, construction de Brasília, des avancées dans l’industrialisation – ou au début de la démocratisation, dans les années 1980 : nouvelle Constitution progressiste, floraison de partis, multiplication des organisations civiles.
Développement du débat (provisoire) :
Le Brésil au premier quart du 21ème siècle : héritages et défis
Le XXIe siècle a débuté par une triple crise au Brésil : en 2000, la crise du modèle argentin de convertibilité a éclaté, le gouvernement Menem menaçant de dollariser immédiatement l'économie, ce qui aurait compromis la poursuite du projet Mercosur ; en 2001, le Brésil a subi des coupures d'électricité, dues à la sécheresse et à des réductions drastiques de l'approvisionnement en électricité, compte tenu de la forte composante hydroélectrique de son énergie ; en 2002, la victoire du PT aux élections a fait planer la menace d'un changement radical de politique économique : chute des titres de dette brésiliens à l'étranger, forte dévaluation du real et flambée de l'inflation. Dans une lettre datée de juin, le candidat Lula s'est engagé à maintenir la politique économique en cours, héritage du plan de stabilisation macroéconomique de 1994 mis en œuvre par Fernando Henrique Cardoso, la maîtrise des fluctuations du taux de change et la rigueur budgétaire de 1999.
Son premier mandat (2003-2006) a été marqué par une grande prudence en matière de politique économique, avec le lancement de plusieurs programmes sociaux, profitant de la hausse des prix des matières premières et de l'essor des exportations vers la Chine (devenue le premier partenaire commercial du Brésil en 2009, devant les États-Unis et l'Union européenne). Lula a été réélu en 2006. Son second mandat, en revanche, a suivi le modèle de politique économique du PT, avec une forte augmentation des dépenses publiques et un moindre respect des principes de rigueur budgétaire. Néanmoins, le gouvernement a accéléré les dépenses et, profitant du prétexte de la crise financière de 2008-2009, a encore renforcé les programmes de redistribution : en 2010, stimulant la demande, Lula est parvenu à faire élire son successeur et à atteindre une croissance du PIB de 7,5 %, quasiment au niveau chinois, contre une moyenne inférieure à 4 % les années précédentes.
À partir de 2011, au lieu de la forte croissance promise par l'expansion continue du crédit, les investissements et la croissance ont commencé à chuter, et l'inflation a augmenté. Malgré cela, Dilma Rousseff est parvenue à être réélue in extremis en 2014, grâce aux mêmes mesures expansionnistes qui ont plongé le Brésil dans la plus grave crise de son histoire, en 2014-2015, plus grave encore que celle de 1929-1931, ce qui a contribué à sa destitution par le Congrès en 2016, sous l'accusation de violation des lois budgétaires.
Le vice-président Michel Temer a gouverné pendant deux ans et demi (2016-2018) et a impulsé plusieurs réformes, tout en maîtrisant les dépenses publiques. Cependant, depuis 2013, les manifestations contre le PT ont donné naissance à plusieurs mouvements d'extrême droite, qui ont culminé avec la victoire d'un officier militaire lié au régime dictatorial des Forces armées (1964-1985). Jair Bolsonaro a instauré une mini-révolution dans tous les domaines de l'administration publique, faisant fi des droits humains, des acquis sociaux, de la protection de l'environnement et du respect des peuples autochtones. Il s'est également attaqué violemment aux universités et à la science (déni de la vaccination pendant la pandémie), contribuant ainsi à un nombre disproportionné de victimes de la Covid-19 au Brésil par rapport à la population mondiale. Dès le début, il a contesté les élections et la légitimité du vote électronique, préparant un coup d'État après sa défaite en octobre 2022. Il projetait alors d'assassiner le président élu, Lula, son vice-président et un ministre de la Cour suprême qui présidait également le tribunal électoral cette année-là.
Le troisième mandat de Lula (2023-2026) s'est déroulé dans un contexte – national, régional et international – très différent de celui des dix premières années du siècle, période où la hausse des prix des matières premières exportées offrait une marge de manœuvre considérable pour les dépenses publiques, où l'Amérique latine comptait encore plusieurs gouvernements progressistes et où la détérioration des relations internationales n'avait pas encore commencé. Cette détérioration a été marquée par l'invasion et l'annexion illégales de la Crimée en 2014, par le premier mandat de Trump (2017-2020) et le début de son offensive protectionniste et tarifaire, ainsi que par le renforcement de l'« axe anti-occidental » (Russie-Chine-Iran), qui englobe une bonne partie des BRICS+, dont le Brésil est membre fondateur (mais membre du BRIC).
Lula n'est pas parvenu à reconstruire l'Unasur – la coalition sud-américaine vaguement anti-américaine, alliée à la faction bolivarienne – et n'a pas réaffirmé son soutien indéfectible à la transition énergétique et au nouvel écologisme. Il a même commencé à promouvoir l'exploration pétrolière dans des zones sensibles et a consolidé une position internationale favorable à la proposition russo-chinoise d'un « nouvel ordre mondial multipolaire », alors que le Brésil était engagé dans son processus d'adhésion à l'OCDE entre 2016 et 2023. Les élections de 2026 restent marquées par la même polarisation qu'en 2022 (partisans du PT contre partisans de Bolsonaro), mais l'émergence de nouveaux mouvements politiques conservateurs et une certaine détérioration de la conjoncture économique – avec une augmentation de 10 points de pourcentage de la dette publique ces quatre dernières années – pourraient modifier l'issue du second tour, le 25 octobre (en fonction des résultats du premier tour).
Le Brésil pourrait être à l'aube d'un important bouleversement politique, la population étant visiblement lasse après deux décennies de gouvernement du Parti des travailleurs (PT) de Lula, dépourvu d'idées novatrices et toujours dépendant de la redistribution du crédit et de l'augmentation des prestations sociales. La situation devrait se préciser en septembre, mois de campagnes électorales intenses, non seulement au niveau présidentiel, mais aussi dans les États et au Congrès, désormais doté de pouvoirs considérables.
Paulo Roberto de Almeida
Brasília, 5442 : 31 août 2026, 4 p.
==============
Addition le 4 septembre 2026 :
On est à un mois du premier tour de la dixième élection présidentielle depuis la démocratisation de 1985. Le 16 octobre, il y aura une visioconférence de l’Académie des Sciences d’Outremer sur les élections au Brésil, à laquelle je participerai.
Je me permets d’enregistrer ici les résultats des scrutins précédents :
1) 1989 (Fernando Collor élu; impeached en 1992; vice-président Itamar Franco)
2) 1994 (Fernando Henrique Cardoso élu au premier tour, par le Plan Real)
3) 1998 (Fernando Henrique Cardoso reélu au premier tour, une nouveauté)
4) 2002 (Luiz Inácio Lula da Silva élu, après être vaincu les trois premières)
5) 2006 (Luiz Inácio Lula da Silva reélu au second tour)
6) 2010 (Dilma Rousseff élue, pour le troisième mandat du PT)
7) 2014 (Dilma Rousseff, au second tour; impeached en 2016; vice Michel Temer)
8) 2018 (Jair Bolsonaro élu, pour la première fois un representant de l’extrême-droite)
9) 2022 (Luiz Inácio Lula da Silva élu, avec une courte avance, au deuxième tour)
1 2026 (en cours; Lula se présente pour la quatrième fois, incertitude sur le résultat)
Comme information aux divers participants de la séance, il faut enregistrer dès maintenant que ces élections de 2026 seront tenues dans des circonstances exceptionnelles, jamais vues auparavant depuis la démocratisation de 1985, sauf peut-être aux élections de 1962, avant le coup d’État, quand il eut une intervention explicite des États-Unis aux élections pour les gouvernements des états, dans le cadre de la Guerre Froide, la révolution cubaine, la crise du régime parlementaire introduit artificiellement un an auparavant, etc.
Le Brésil vit une crise politique exceptionnelle, simultanément aux trois pouvoirs, due notamment à la corruption disséminée, d’une part larvée, càd, “normale”, fréquente dans les milieux politiques, d’autre part opportuniste, due au scandale de la Banque Master, la plus grosse fraude jamais vie au Brésil, qui a touché des personnages de tous les pouvoirs et institutions, y compris au Supérieur Tribunal Fédéral. Tout cela dans le cadre d’une polarisation aussi exceptionnelle, entre droite et gauche, cette fois-ci représentée par les « petistes » (du PT) d’un côté, par les « bolsonaristes » de l’autre, qui peut condenser les votes des extrémistes de droite, des conservateurs, des opposants aux vingt ans de « régime lulopetiste ». Mais il peut aussi avoir une très grande abstention aux urnes électroniques, dans l’absence d’une troisième voie qui pourrait attirer des votants, malgré la totale absence d’un programme de gouvernement en bonne et due forme.
La campagne est entrée maintenant dans sa phase décisive, avec la tenue de la propagande dans les horaires convenus à la radio et TV (c’est la loi électorale qui le détermine), mais aussi cette fois avec un recours exponentiel aux moyens digitaux, y compris l’usage de l'Intelligence Artificielle pour la composition souvent mensongère des attributs propres et des défauts attribués aux adversaires.
On n’a jamais vu tout cela, y compris une obscurité complète sur le résultat final, qui pourra être contesté par les deux parties au second tour, demande pour un nouvel contage des votes et querelles introduites auprès du Tribunal Supérieur Électoral.
C’est la dixième élection présidentielle, et la première avec des tournures exceptionnelles. Comme on dit au Brésil, qui vivra verra !
Paulo Roberto de Almeida
Brasília, 5443 : 4 septembre 2026, 5 p.