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segunda-feira, 20 de julho de 2026

Alexandre Melnik et les relations Chine-Russie, Xi et Putin

 PRA: à la fin, j’ajoutte une info sur Alexandre Melnik.

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Mon interview à Atlantico , publiée ce matin, sur la Chine qui prépare l’après-Poutine

Pour faciliter votre lecture, voici là retranscription de l’interview faite par la rédaction avant sa publication . 

Entretien avec Alexandre Melnik 

Atlantico : Un article du Wall Street Journal, publié il y a deux jours, contient une petite phrase en fin de texte selon laquelle la Chine tisserait plus ou moins ouvertement des liens avec des responsables et des élites russes bien au-delà du seul entourage de Poutine, en anticipant une transition politique au Kremlin. En tant que professeur et ancien diplomate, comment analysez-vous cette démarche chinoise ?

Alexandre Melnik : Je trouve cela extrêmement pertinent : cela illustre la sagesse de la stratégie chinoise. Il ne faut jamais oublier que la Chine est l'une des plus anciennes civilisations continues du monde — ses origines remontent à environ 5000 ans avant Jésus-Christ. Cette accumulation de sagesse débouche sur une vision à très long terme, en contraste total avec le "courtermisme" [ndlr : le jeunisme historique] de la Russie, un pays né seulement au Xe siècle. Il y a donc un choc de deux temporalités : celle de la Chine, qui s'inscrit dans la continuité de l'histoire, et celle de la Russie, dont la stratégie manque de socle historique.

Le renversement du rapport de force entre les deux pays a été fulgurant. Quelques années avant la chute de l'URSS, la Chine était encore considérée comme le "petit frère" de l'Union soviétique — je me souviens qu'à l'école diplomatique où j'ai été formé, les étudiants chinois n'étaient pas pris très au sérieux, les Russes se jugeant supérieurs. Puis la situation s'est inversée : la transition de la Russie vers le capitalisme a été chaotique, tandis que la transition chinoise a été réglementée, pensée, réfléchie — avec des résultats probants. La Chine est devenue en quelques années le leader de la globalisation économique mondiale, tandis que la Russie prenait du retard. Pékin a immédiatement compris que la Russie n'est plus un partenaire valable à long terme, mais un colosse aux pieds d'argile.


Atlantico : Vous avez souvent décrit un Poutine qui ne connaît aucune limite, qui n'est freiné par aucune contrainte morale ou politique. Mais un dirigeant de ce tempérament peut-il vraiment, psychologiquement, admettre — publiquement ou même en privé face à ses proches — qu'il est devenu le partenaire junior de la Chine ?

Alexandre Melnik : Non, il ne le peut pas. Il ne peut pas non plus arrêter la guerre qu'il a lui-même déclenchée : cela fait partie du dispositif, cela sert à maintenir la façade de la propagande sur la prétendue puissance de la Russie. Mais cette façade cache un colosse aux pieds d'argile. La Chine, elle, incarne la stabilité et la vision à long terme. C'est un jeu qui s'est installé entre deux dirigeants du même âge, mais qui n'ont ni le même pouvoir, ni la même puissance, ni la même vision du monde.

La direction chinoise n'a d'ailleurs jamais compris cet impérialisme belliqueux et sanglant de la Russie, car la Chine préfère gagner les guerres sans les faire, par la voie économique. Xi Jinping a d'ailleurs suggéré à plusieurs reprises qu'il existe des limites — notamment autour du bouton nucléaire. C'est la ligne rouge fixée à Poutine dès le début du conflit : c'est la Chine qui a posé le garde-fou contre l'emploi de l'arme nucléaire.

Aujourd'hui, le rapport de force n'est plus comparable. La Chine est un géant économique qui joue le jeu de la globalisation et de la modernité technologique — elle vise le leadership mondial sur l'intelligence artificielle. La Russie, elle, s'est coupée du monde : Poutine a lui-même coupé son pays, y compris dans le domaine numérique. Les Russes sont aujourd'hui privés d'un internet mobile complet, au point que certains matchs de football internationaux ne sont même plus retransmis chez eux. La Russie est devenue un facteur de nuisance, tandis que la Chine impose le tempo des relations internationales.

Atlantico : Je reviens sur la presse, qui évoque des contacts discrets de Pékin avec plusieurs responsables russes — on parle de Patrouchev, de Kirienko…

Alexandre Melnik : J'y viens. Ce que je voudrais ajouter, c'est ce qui a fait déborder le vase, si je puis dire : la rencontre entre Poutine et Xi Jinping où Poutine a évoqué l'éternité — vous vous souvenez peut-être de cette formule sur le fait qu'il serait bien de vivre éternellement. Xi Jinping a compris à ce moment-là que son interlocuteur dérapait : quand on parle d'éternité, c'est qu'on essaie de sauver sa propre peau, qu'on voit la fin arriver. C'est ainsi que le message a été perçu côté chinois. Xi a compris que le régime de Poutine — extrêmement personnalisé, une verticale du pouvoir reposant sur un seul homme — n'a pas de fondamentaux, pas de pivots. C'est un dérapage personnel qui reflète le dérapage d'un régime tout entier.

Il a donc estimé qu'il était temps de se projeter vers l'avenir, dans la continuité de cette sagesse stratégique chinoise de long terme. Et pour se projeter vers l'avenir, il faut passer aux actes : nouer des relations. Mais avec qui ? Quand on regarde l'entourage de Poutine, ce n'est pas évident de savoir avec qui nouer des liens qui pourraient se révéler utiles après lui. Il faut donc comprendre que l'après-Poutine a déjà commencé, pour la Chine. Xi Jinping a compris que le pronostic du régime était déjà engagé — un régime qui peut certes durer encore longtemps, mais dont l'avenir doit être anticipé, comme la Chine sait toujours le faire.

Je parle évidemment avec beaucoup de précaution, car je n'ai aucune source à l'intérieur du Kremlin. Je rappellerais volontiers le mot de Churchill sur les luttes de pouvoir au Kremlin, qu'il comparait à des bouledogues se battant sous un tapis : on ne voit rien depuis l'extérieur. Mais on commence tout de même à percevoir quelques "oreilles de bouledogues" qui dépassent. Le nom que je surveillerais en priorité, c'est celui de Patrouchev. Il fait partie du clan le plus proche de Poutine, qui l'accompagne depuis le début. C'est un homme intelligent, qui commence — et cela reflète l'état d'esprit de nombreux affidés dans l'entourage du Kremlin — à comprendre que cette guerre est une impasse, qu'elle ne peut être gagnée, et que Poutine y conduit son pays. Ce qui est intéressant avec Patrouchev, c'est qu'il s'agit d'une dynastie. C'est ce nom-là — Patrouchev — que je serais prêt à avancer, avec prudence, comme quelqu'un qui aurait été approché par les dirigeants chinois — pas nécessairement comme un successeur potentiel, mais comme un interlocuteur capable de renseigner Pékin.

Il faut ajouter un autre élément : les Chinois n'ignorent pas que la Russie dispose d'une constitution. On oublie souvent qu'elle a été rédigée, dans ses fondamentaux, par des juristes français — j'avais moi-même été sollicité par le président Eltsine au début des années 1990 pour prendre contact avec des juristes français, notamment à Sciences Po Paris, afin d'en écrire les bases. Cette constitution ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de notre Ve République : verticalité du pouvoir, président élu au suffrage universel, pouvoir législatif faible, pouvoir exécutif fort.

Ce qui est intéressant, c'est ce que prévoit cette constitution en cas d'incapacité du président à exercer son mandat : contrairement à la France, ce n'est pas le président du Sénat qui assure l'intérim, mais le Premier ministre. Or l'actuel Premier ministre s'appelle Mikhaïl Michoustine — un nom qui ne dit sans doute rien au grand public, car c'est un technocrate qui reste dans l'ombre de la grande politique du Kremlin. C'est exactement le modèle par lequel Poutine lui-même est arrivé au pouvoir : Eltsine, incapable d'exercer son mandat, lui avait transmis le relais alors qu'il était Premier ministre ; Poutine a d'abord géré l'intérim, puis organisé une élection. La particularité de Michoustine, c'est qu'il n'a aucune ambition politique propre : il pourrait constituer une sorte de solution transitoire, une figure assurant la stabilité pendant la période d'après-Poutine — celle-là même vers laquelle se projettent les Chinois, pour éviter toute rébellion ou tout chaos. C'est avec ce type de technocrates restés dans l'ombre, qui ne s'engagent pas ouvertement aux côtés de Poutine, que la Chine essaie, à mon avis, de nouer des relations à long terme.


Atlantico : D'après votre connaissance des mécanismes du pouvoir russe, parmi tous les profils évoqués, y en a-t-il un qui vous semble plus instrumentalisable par Pékin que les autres ?

Alexandre Melnik : D'abord, la condition posée par les Chinois, c'est la stabilité. Ils veulent éviter à tout prix un effondrement brutal de la Russie — c'est un exercice extrêmement traumatisant pour eux, en référence à la perestroïka et au chaos qu'avait engendré la glasnost de Gorbatchev. Ils veulent une transition stable, quels que soient les noms : ce n'est pas tant une question de personnes qu'un concept — celui de la stabilité comme condition. J'ai déjà cité Patrouchev. Il y a aussi des technocrates, comme la présidente de la Banque centrale, récemment mise à l'écart par les représentants des structures de force russes, ou encore la direction de Sberbank. Ce sont des profils de technocrates plutôt que de politiques, à l'image de ceux qui, en France, sont passés par les grandes administrations d'État.

C'est plutôt sur ce type de profils que les Chinois se concentrent : ils cherchent à retrouver, en miroir, leur propre vision du monde — une vision désidéologisée, fondée sur une technocratie efficace, pour éviter le pire, c'est-à-dire le chaos. Je ne m'aventurerai pas plus loin sur les noms, au-delà de ceux déjà cités : Patrouchev, c'est du sérieux ; Michoustine peut représenter un strapontin de stabilité avant d'éventuelles échéances électorales — car il y aura sans doute des élections après Poutine, la dépoutinisation de la Russie ne se faisant pas vers une dictature à la nord-coréenne, mais probablement vers un retour à une certaine forme démocratique. Par déduction, je pense qu'il faut exclure les noms qui ne présentent aucun intérêt pour la Chine : Choïgou, qui n'est qu'un pantin du passé ; Medvedev, pantin du passé également ; Peskov et les autres figures les plus médiatiques. Les Chinois sont des gens sérieux et pragmatiques, qui ne s'embarrassent pas de précautions comme on le fait souvent en France : ils creusent plus profondément à l'intérieur du régime, qu'ils comprennent mieux que les Occidentaux, du fait d'une certaine similitude entre régimes autoritaires.


Atlantico : Pensez-vous que la Chine puisse téléguider une succession russe ?

Alexandre Melnik : Non, pas vraiment "téléguider" — je ne pense même pas que les Chinois en aient la prétention. Ils accompagnent, tout en restant en coulisses, et s'adaptent aux fluctuations d'une situation imprévisible, car ce changement viendra de l'intérieur. Je n'ai jamais cru à la possibilité d'un changement exogène. Le changement sera endogène : ce système fondé sur la peur, le mensonge et la propagande n'est pas fiable — il commence déjà à vaciller, sous les coups des déconvenues militaires en Ukraine.

C'est exactement ce qui s'est produit lors de l'effondrement du système soviétique : ce système était déjà moribond, mais il fallait lui donner l'estocade finale, ce qu'avaient fait les Américains à l'époque. La Chine, à un moment donné, pourrait donner cette estocade — non pas militaire, mais économique : en coupant les vivres à la Russie, ses exportations. Ce n'est pas de l'intervention de type "hard power" — c'était plutôt la méthode Reagan, à la fin des années 1980. La Chine se positionne de plus en plus comme un acteur du changement, mais un acteur extrêmement prudent, qui intervient en coulisses sans jamais se montrer.

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Professeur à ICN, Business School

Alexandre MELNIK is an Associate Professor. He holds a PhD in Political Science and Diplomacy from MGIMO in Moscow, as well as a Master’s degree in Journalism from the same university. He teaches Geopolitics (Key Issues of 21st-Century Globalization), Intercultural Management, the Development of Europe and the European Union, French Economy and Culture, Foreign Cultures and Civilizations, and the History and Current Affairs of Russia and Ukraine. Alexandre is also an international speaker, delivering numerous lectures on current international affairs, particularly the war in Ukraine and the broader geopolitical context of the contemporary world (French Senate, City Hall of Nancy, Council of Europe, National Assembly, Sciences Po, French Ministry of Foreign Affairs, Ministry of Defense, the Sorbonne, Westminster College, World Forum for Sustainable Development, etc.). He is the author of numerous articles and books on geopolitical issues and regularly appears in audiovisual media (LCI TF1, BFM TV, France 24, Europe 1, RTL, BFM, Sud Radio, RCF, Belgian Radio 1, Radio Algeria, Radio J, Judaïques FM), digital platforms (YouTube, Le Crayon, Atlantico, etc.), and print media (Le Monde, Cités, Les Echos, Le Nouvel Observateur, Revue Défense Nationale, Le Figaro, Politique Internationale, Constructif, Passages, etc.). He previously served as Press Attaché at the Russian Embassy in Paris and took part in United Nations disarmament negotiations in Geneva. He also held a senior position at the Ministry of International Relations of the USSR.


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