“NELE, TUDO É MENTIRA” : O VERDADEIRO PUTIN, CONTADO POR AQUELES QUE O ESTUDARAM DE PERTO
« LE TSAR »
« Chez lui, tout est mensonge » : le vrai Poutine raconté par ceux qui l’ont étudié de près
ENTRETIEN. Les enquêteurs russes Roman Badanine et Mikhaïl Roubine, auteurs du livre événement sur Vladimir Poutine « Le Tsar en personne » (éditions Les Arènes), se confient en exclusivité au « Point ».
Publié le 09 septembre 2026 à 06h30

Le président russe Vladimir Poutine au Kremlin, à Moscou, le 5 septembre 2026. AFP/GAVRIIL GRIGOROV
De Vladimir Poutine, on parle beaucoup, mais on sait en réalité peu de choses. Pour qui regarde la télévision russe et lit les dépêches de propagande du Kremlin se dessine le portrait d’un dirigeant conservateur, attaché aux traditions chrétiennes comme aux valeurs familiales, proche de son peuple et menant une vie sobre, loin de tout faste. Rien de tout cela n’est vrai. Ou plutôt : la vérité est à l’exact opposé.
Roman Badanine et Mikhaïl Rubin comptent parmi les meilleurs journalistes d’investigation de Russie. Le premier a fondé et dirige le média indépendant Proekt, le second fut reporter accrédité au cœur même du pouvoir. Pendant des années, ils ont scruté les arcanes du Kremlin : la personnalité du maître, ses réseaux familiaux, sa santé, ses maîtresses, son patrimoine immobilier… Jusqu’au point de rupture. Contraints à l’exil en 2021, estampillés « agents de l’étranger » et visés par le FSB, ils ont trouvé refuge au sein de prestigieuses universités américaines (Stanford et North Carolina).
Le fruit de leurs travaux paraît dans leur livre Le Tsar en personne, publié le 17 septembre (éditions Les Arènes). La somme d’informations impressionne, les photos exclusives abondent et la rigueur des sources atteste d’une enquête aussi minutieuse que discrète – « se méfiant autant de Signal que de Telegram, l’un de nos informateurs nous a donné rendez-vous en République dominicaine : il exigeait un échange de vive voix. Nous l’avons vu débarquer d’un yacht ! » témoigne Roman Badanine.
De cet empilement de faits émerge le visage du véritable Poutine. Un homme obsédé par son image, au point d’avoir fait interdire toute publication de biographie et d’avoir truqué celles déjà parues – semant la confusion jusque dans son propre esprit, puisqu’il intervertit parfois les dates de décès de sa mère et de son père.
Un dirigeant hypocondriaque, escorté en permanence d’un collège de cinq médecins – un ORL, un dermatologue, un réanimateur, un traumatologue et un oncologue. Un assidu de la messe de Pâques orthodoxe, qui plonge dans un trou de glace pour l’Épiphanie et prône les valeurs familiales, mais a longtemps gravité autour d’un bar de strip-tease de Saint-Pétersbourg et collectionne les maîtresses, dont certaines auraient l’âge d’être ses filles. Un prétendu serviteur de l’État, qui affectionne pourtant les yachts et s’est fait bâtir à Guelendjik une résidence pharaonique dotée d’un trône. Poutine se verrait volontiers en Nicolas Ier ; on découvre un personnage plus proche du Tony Montana de Brian De Palma.
Le Point : Poutine cultive l’image d’un homme pieux, attaché aux valeurs familiales et étranger au luxe. Votre livre démontre le contraire. Comment est-il parvenu à cette « complète inversion des valeurs », selon votre expression ?
Roman Badanine : Cela lui a pris vingt-six ans. Il a façonné pas à pas son image d’homme pieux et dévoué aux siens, mû par des convictions qu’il prétend inébranlables : amour de la patrie et dévouement au peuple. Dans le même temps, Poutine et son entourage ont bâti une machine de propagande et de mensonges immense, sans précédent – seule la Chine, peut-être, peut rivaliser. Des dizaines de milliers de personnes font de la propagande à différents postes en Russie, et toute cette machine a été conçue pour promouvoir l’image publique de Poutine.
En Occident, certains ont beaucoup contribué à entretenir cette fausse image. Il suffit de lire des articles publiés sur Poutine ces dernières années : on y retrouve les mêmes récits sur ses pseudo-convictions, dont les éléments factuels proviennent directement de la propagande russe. Je pense qu’il y a une forme de peur derrière tout ça. L’Occident a souvent eu peur de Poutine, il a préféré accepter ces mythes.
Mikhaïl Rubin : Notre but était de montrer que toute son image est un mensonge. Je comprends que les Russes y croient, car beaucoup n’ont malheureusement accès qu’à la propagande russe. Mais ce fut un choc de réaliser que dans les pays occidentaux, où les gens ont accès à des médias indépendants, cette image de dirigeant soi-disant conservateur ait pu s’imposer. Jeune journaliste, je voulais faire partie du pool du Kremlin pour découvrir la vérité sur Vladimir Poutine. Quand je suis devenu reporter accrédité au Kremlin, dans un média dont Roman était rédacteur en chef, j’ai découvert que tout, chez Poutine, est mensonge. Le voir en personne ne permet malheureusement pas de répondre à toutes les questions, mais on voit que son image publique est un mensonge.
Après quoi court cet homme « sans idéologie » ?
R.B. : Deux buts : s’enrichir et régner pour toujours. Il est déjà très riche et n’a rien contre l’idée d’être encore plus riche [rires]. Mais c’est du pouvoir qu’il est le plus avide.
Où vit-il réellement : dans l’un de ses palais ou au Kremlin ? Et que pensez-vous des théories sur ses sosies ?
M.R. : Tout chez lui étant mensonge, la seule réponse honnête est : nous ne savons pas. On le voit souvent dans un décor qui ressemble à sa résidence de la région de Moscou, mais il faut savoir qu’il existe plusieurs copies de ses bureaux. Il peut être n’importe où, dans un bunker, dans une autre résidence. En revanche, nous savons avec certitude qu’il ne séjourne jamais dans des lieux publics et qu’il ne dit jamais où il est réellement.
Nous savons aussi qu’il ne reste jamais longtemps dans le sud de la Russie, près de la frontière ukrainienne. Par peur, il ne se rend plus guère dans son fameux palais de Guelendjik, sa résidence de Sotchi ou celle de Crimée. Il passe plus de temps dans sa résidence autour de Moscou ou, quand il ne se sent pas en sécurité, il va dans la région de Valdaï, au nord. Pendant la mutinerie de Prigojine, nous pensons qu’il avait fui Moscou pour Valdaï. Il voyage aussi beaucoup désormais dans l’est de la Russie, loin des endroits où il pourrait être attaqué.
Nous savons tous que Poutine n’est pas célibataire.
R.B. : Concernant le palais de Guelendjik : on sait que Poutine y a séjourné il y a une dizaine d’années ou plus, quand le palais venait d’être construit. Il a l’air d’aimer cet endroit – Poutine aime la région de Sotchi, dont Guelendjik fait partie : le climat est doux, on peut boire le thé dehors ou au salon. Nous savons aussi que ce palais était rempli de jouets faits pour ses enfants ou ses nièces. Puis il y eut les scandales autour du luxe du palais, il est devenu plus simple pour lui de ne plus y aller, pour ne pas attirer l’attention. Une autre chose est certaine : Alina Kabaeva et leurs deux garçons [l’une des compagnes de Vladimir Poutine avec laquelle il a eu deux enfants, selon les auteurs, NDLR] ont vécu un long moment dans la datcha de Valdaï. Ils y étaient encore vraisemblablement en 2022, au début de la guerre.
Quant aux sosies, c’est un exemple de ces nouveaux mythes qu’on tente de créer autour de Poutine. Pas besoin de nouveaux mythes : il est déjà assez terrifiant comme ça. Nous avons beaucoup enquêté et nous n’avons pas trouvé la moindre preuve qu’il ait jamais utilisé un sosie. Nous avons entendu beaucoup de rumeurs, certaines venant de gens qui travaillent avec lui… Nous essayons de nous tenir à l’écart de ces mystères, car nous ne voulons pas reproduire ces mythes. Encore une fois : Poutine est déjà assez terrible tel qu’il est.
Détail cocasse ou cruel : depuis dix-sept ans, la déclaration de patrimoine de Poutine mentionne une remorque de camping datant de l’ère soviétique…
R.B. : Il se moque de toute la population russe, car tout le monde comprend que c’est une plaisanterie, et une mauvaise. C’est sa manière d’interagir avec sa population. « Allez vous faire foutre », voilà ce qu’il dit en réalité. « Je ne veux pas rendre compte de mes biens. » C’est sa réponse.
M.R. : Je suis entièrement d’accord avec Roman. Je me suis toujours demandé à qui il adresse ce message : au peuple, ou peut-être à quelqu’un d’autre… Il faut rappeler que les déclarations anticorruption ont été instaurées par Dmitri Medvedev quand il était président. Voilà la réponse de Poutine.
La version officielle dit que Poutine n’entretient aucune relation avec une femme depuis son divorce de 2013. Que faut-il en penser ?
R.B. : La Russie est un pays étrange : elle compte 140 millions d’habitants, elle a la bombe atomique, mais elle ne sait rien, absolument zéro, de la vie personnelle de son dirigeant. Tout le monde sait bien qu’il ment sur son statut marital. Nous savons tous que Poutine n’est pas célibataire, qu’il a eu, et a encore je pense, des liens avec différentes femmes. Certaines assez jeunes d’ailleurs.
M.R. : C’est intéressant car cela va à l’encontre de son image publique : officiellement, un leader conservateur devrait être marié et avoir une femme à ses côtés. Mais pour Poutine, une chose compte encore plus que son image : la dissimulation. Il y a deux sujets officiellement interdits en Russie : la vie personnelle du chef et sa santé. La version officielle est la suivante : il n’est jamais malade et n’a pas de famille.
Vous lui attribuez plusieurs compagnes depuis son divorce…
R.B. : Oui, et même avant. D’après nos informations, il était séparé de son épouse Lioudmila bien avant que soit prononcé le divorce, en 2013.
Vous dites qu’il a ensuite fréquenté Svetlana Krivonogikh, plus de vingt ans sa cadette, puis la gymnaste Alina Kabaeva. Cette dernière est-elle toujours sa compagne ?
R.B. : Nous pensons que oui. D’après toutes les preuves dont nous disposons, ils étaient en couple il y a deux ou trois ans. Nous avons vu des éléments nous permettant d’affirmer que Kabaeva était présente à Valdaï ces dernières années, ce qui indique qu’ils sont toujours ensemble. Et puis ils ont deux garçons, dont l’un s’appelle Vladimir – le prénom de son père. Dans son monde, je pense que cela veut dire beaucoup : il aime cet enfant. Rien à voir avec Louisa Rozova, la fille qu’il a eue avec Svetlana Krivonogikh, qui n’a jamais bien connu son père.
M.R. : De nombreux indices, certes indirects, montrent qu’Alina Kabaeva jouit d’un statut de quasi-impératrice : elle est devenue très riche et très influente. Pas au point de nommer un ministre, mais dans sa sphère, le sport, elle est un personnage central. Elle est bien plus influente que le ministre des Sports officiel.
Poutine, chef du FSB, passait ses étés en France.
Pourquoi un tel secret autour de ses enfants ? On dit que l’une de ses filles travaille dans une galerie d’art à Paris. Qu’en savez-vous ?
R.B. : Il s’agit de Louisa Rozova, que j’ai déjà mentionnée. Elle est bien la fille de Poutine et Svetlana Krivonogikh. Comme je le disais, elle a vécu toute sa vie avec sa mère, presque entièrement à Saint-Pétersbourg. Sa mère est une femme très riche et toute cette richesse vient de Poutine ou de ses amis. Mais Louisa ne fait pas partie de la famille « officielle » de Poutine. Elle est assez indépendante. Et d’après ce que nous comprenons, elle a décidé de vivre sa vie de manière indépendante à Paris, en travaillant dans une galerie d’art.
M.R. : On peut ajouter que c’est à cause d’elle, du moins en partie, qu’ont commencé certains de nos problèmes et que nous avons dû quitter la Russie en 2021. Notre média, Proekt, a été le premier à révéler son existence. Avant 2020-2021, personne ne savait que Poutine avait une maîtresse et un enfant caché. Quelques mois après notre révélation, les télévisions d’État ont commencé à nous attaquer, expliquant aux Russes qu’il fallait se méfier de certains médias d’investigation. La propagande n’a jamais mentionné l’histoire de Louisa Rozova ni de sa mère, mais ses attaques ont commencé juste après cette enquête.
Votre livre s’intitule Le Tsar et certains, dans son entourage, le flattent en le comparant à Nicolas Ier. Vous décrivez un personnage qui tient davantage du parrain ou du petit mafieux…
M.R. : Notre idée générale est que Poutine est une combinaison des deux : moitié gangster, moitié KGB. Il est tout à la fois l’officier du KGB nostalgique de l’URSS et le voyou sorti des bas-fonds de Saint-Pétersbourg.
Vous racontez certains de ses séjours en France, un pays qu’il apprécie beaucoup, selon vous – du moins avant la guerre…
M.R. : D’abord, un bref rappel historique. C’est une tradition ancienne de l’élite russe : la culture française a longtemps été très influente et importante pour elle. Les nobles russes des XVIIIe et XIXe siècles parlaient mieux français que russe. Je ne sais pas si Poutine suit cette tradition, mais il a commencé à voyager en France avec toute sa famille dès qu’il a pu le faire.
R.B. : Deux événements majeurs pour lui sont survenus en France, alors qu’il y passait des vacances : le moment où il a appris qu’il était nommé futur chef du FSB et celui où il a été désigné successeur de Boris Eltsine. Boris Berezovsky a fait le déplacement en personne pour lui annoncer, en France, l’incroyable nouvelle.
M.R. : C’est drôle de se dire que Poutine, chef du FSB, passait ses étés en France avant de devenir l’ennemi idéologique de l’Occident. En réalité, il adorait l’Occident.
R.B. : Les agents actuels du FSB n’ont pas sa chance. Il leur interdit désormais de passer leurs vacances hors du pays.
Nous ne pouvons jamais nous sentir en sécurité, où que ce soit.
Le FSB a le bras long. Vous sentez-vous en sécurité aux États-Unis, ou lorsque vous voyagez en Europe ?
R.B. : Un jour, le FBI a sonné à ma porte pour me prévenir que je pourrais être une « personne d’intérêt » pour les services de renseignement russes. Comment l’interpréter : est-ce sérieux ? Une simple précaution ? Nous ne savons pas. Vivre dans un pays doté d’un système judiciaire relativement fonctionnel m’aide à me sentir un peu plus en sécurité que dans d’autres endroits du monde. Même chose pour les voyages : je n’irais pas dans des pays exposés, ou potentiellement exposés, à une action physique des services russes, comme la Turquie, ou d’autres pays « amis ». Nous savons bien que les autorités et les forces spéciales russes peuvent faire des choses graves à leurs ennemis, où qu’ils soient, même aux États-Unis. Nous ne pouvons jamais nous sentir en sécurité, où que ce soit.
Il vous est impossible de retourner en Russie depuis que la propagande vous a qualifiés d’« agents de l’étranger ».
R.B. : Pour la propagande, nous sommes des « agents de l’étranger » depuis des années – y compris lorsque nous étions en Russie. Travailler pour un média indépendant suffit. Personnellement, je n’ai plus rien en Russie : ni propriété, ni argent. Rien, sauf la tombe de mes parents. Alors, suis-je un agent de l’étranger, le patron d’une « organisation indésirable » ? Ce n’est pas agréable, mais cela m’indiffère.
M.R. : J’essaie, moi aussi, de ne pas me soucier de ce statut, et je ne me considère certainement pas comme un agent de l’étranger. Je n’ai plus rien en Russie, sauf mes parents. Je m’interdis de penser à la possibilité de retourner en Russie, de rentrer à la maison. J’ai tout coupé.
Vous regrettez que Poutine ait longtemps été présenté comme un dirigeant respectable. Ne craignez-vous pas qu’il retrouve cette respectabilité, à la faveur d’éventuelles négociations sur l’Ukraine ?
R.B. : Il s’agit là de l’une de nos plus grandes déceptions professionnelles. Pendant des années, nous avons travaillé dur pour dépeindre le vrai Poutine et la nature de son régime. Or personne ne nous a entendus, personne n’a réagi. Concernant le futur : je suis pragmatique et je crois à l’importance des vies humaines. Si Poutine, avec d’autres – Trump, les dirigeants européens, Zelensky – parvient à arrêter la guerre, les tueries, les déplacements, tout ce mal, et qu’ensuite Poutine est reçu comme dirigeant politique quelque part en Europe, je n’y vois pas d’objection. C’est la réalité politique. Il faut avant tout arrêter la guerre. Mais je ne veux pas qu’on ferme les yeux sur les assassinats en Russie, sur le meurtre de Navalny, sur les meurtres en Ukraine – cela dépasse mon entendement.
M.R. : Poutine a eu de la chance : certains journalistes ont écrit des sottises pendant des années à son sujet. Ils sont d’ailleurs toujours lus aujourd’hui. En Europe, des forces politiques ouvertement pro-Poutine sont aux portes du pouvoir. Je peux facilement les imaginer rencontrer Poutine prochainement.

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